Le dimanche 29 avril 2007

Michel Garneau et Leonard Cohen: une rencontre magique entre deux poètes.
Photo fournie par l'Hexagone
Michel Garneau : traduire Leonard Cohen en québécoisAlain De Repentigny
La PresseUn jour, on a demandé à Michel Garneau de lire à la radio la traduction française du roman Beautiful Losers d'une vieille connaissance à lui, Leonard Cohen. «La traduction est ridicule et Leonard est un écrivain montréalais, on ne peut pas lui faire ça», a répondu Garneau. L'animateur a suggéré qu'il traduise le roman à vue. «On s'est entré une petite caisse de bière et je me suis installé. C'était assez extraordinaire, comme si quelqu'un improvisait un roman. Et ça marchait», raconte celui qui vient de traduire un recueil de poèmes de Cohen : Livre du constant désir.
Michel Garneau a écrit des pièces de théâtre et des chansons, animé pendant neuf ans Les décrocheurs d'étoiles sur la chaîne culturelle de Radio-Canada et publié une quarantaine de livres de poésie, dont deux l'an dernier : Le museau de la lune (L'Oie de Cravan, éditeur) et Le dessin des mots (Éditions Trois-Pistoles). Cet écrivain boulimique est également traducteur. De Shakespeare. Et de Leonard Cohen, dont il a traduit les deux derniers recueils.
Garneau avait déjà tout lu Cohen en anglais, les deux hommes avaient un ami commun, Morten Rosengarten, et s'étaient croisés à quelques reprises depuis les années 70. «Je suis un peu responsable du fait qu'il se soit installé sur la rue Vallières», me dit même Garneau, attablé devant trois bouquins dans un café du Plateau. Pourtant, il a refusé quand L'hexagone lui a proposé de traduire Stranger Music (Étrange musique étrangère) à la fin des années 90. Il a fallu que Cohen lui-même revienne à la charge.
«Il m'a appelé et m'a vraiment pris par les sentiments, se souvient Garneau. Il m'a dit : " Mon français n'est pas très bon, mais assez pour savoir que la traduction française est ridicule. Je veux que tu fasses une traduction qui fonctionne au Québec." J'ai accepté parce qu'il me l'a demandé dans ces termes-là.»
Cette fois, Garneau na pas hésité une seconde. Il était plus disponible et savait que la tâche serait plus facile puisqu'il y a moins de ruptures de ton dans les poèmes de Book of Longing, écrits pour la plupart depuis les années 90. Il a consacré sept mois à temps plein à ce Livre du constant désir. «Pour dire la franche vérité, traduire c'est très difficile, reconnaît-il. Ça prend beaucoup d'énergie, beaucoup de discipline, parce que tu ne te lèves pas le matin en disant» ah que j'ai le goût de traduire aujourd'hui ! «Quand je traduis, je deviens toujours un peu gripette, un peu fâché contre ce travail-là parce que j'ai l'impression qu'il m'enlève de mon temps et qu'il m'enlève de mon travail à moi.»
Un pari dément
Cette fois, Garneau a réglé le problème en se faisant un «pari dément». Pour chaque poème de Cohen qu'il traduisait, il s'en écrivait un. Ce «recueil parallèle », Les poèmes du traducteur, Garneau aurait aimé qu'il sorte en même temps que le livre de Cohen, mais L'hexagone a décidé de le lancer le printemps prochain.
« À la fin d'une bonne journée, ma femme trouvait que j'étais gris pâle, elle m'a demandé ce que j'avais, raconte-t-il. J'ai dit : " J'ai traduit sept poèmes de Leonard, donc moi j'en ai fait sept, ça fait 14 " (rires). Après un mois de ce régime-là, tu deviens en forme d'écriture comme quelqu'un qui se prépare au marathon. C'est comme si le cerveau se disait : il est en train d'écrire, il est sérieux, ça marche.»
Poèmes de la maturité
Ce Livre du constant désir est fascinant à plus d'un titre. Les admirateurs du chanteur y retrouveront des thèmes familiers du poète : le sexe, les femmes, la spiritualité, la religion, la vieillesse, la mort, avec un humour et une autodérision qu'on lui connaît bien.
Mais ils y découvriront un Cohen plus direct, plus transparent, qui parle de sa vie monastique sur le mont Baldy, ressasse des souvenirs de Pierre Trudeau à qui il lisait ses poèmes, écrit sur sa relation passionnelle avec la France (Pourquoi j'aime la France), pays de la «grande culture de la bouche» qui l'a acclamé, mais a livré aux nazis son oncle et sa «petite tante». Montréal est omniprésent dans ce livre, depuis ses années de jeunesse à l'époque de «la loi du Cadenas votée par les valets des crétins de Washington dans un Québec colonisé.»
Les poèmes, les proses et les textes de chansons (tirés de Ten New Songs, 2001) sont illustrés de petits dessins et de plusieurs autoportraits du poète, parfois accompagnés de courts textes souvent savoureux. Comme celui-ci : «Si vous êtes jeune et qu'il ne vous est pas donné d'être Arthur Rimbaud, nous préférons ne pas entendre parler de vous. Et s'il vous arrive d'être Arthur Rimbaud vraiment nous ne voulons rien savoir de vous.»
Le ton est parfois plus grave. Dans un texte intitulé Vers une époque, le même Cohen qui, en 1992, chantait «I've seen the future, brother : it is murder», trace un portrait inquiétant de la société actuelle où il est question d'Autorité, de Famille et d'Ordre (les majuscules sont de l'auteur).
L'Amérique
Dans un autre, il dit : «Oh et encore une chose vous n'allez pas aimer ce qui vient après l'Amérique.»
«Mettons qu'il ne croit pas à la perfectibilité du monde et au progrès, dit Garneau en riant. Et il n'a pas de raison d'y croire.»
L'instant d'après, Garneau me prend le livre des mains, l'ouvre à la page 145 et me lit Ma mère endormie. «C'est un si beau poème, un de mes préférés, dit-il. Je revois madame Cohen et c'est vraiment très touchant. J'appelle ça les poèmes de la maturité, cette façon de n'être plus dans le symbole, de n'être plus dans l'allusion et, au contraire, d'enlever tout ce qui pourrait nous empêcher de le voir assis à côté de sa maman qui s'endort devant le spectacle de Theodorakis à Athènes.»
Voilà un livre qui ne vous tombera pas des mains